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Analecta

Le rêve nous pense-t-il ?, de Maurice Dayan

27 Janvier 2026 , Rédigé par Jacques Millet

De cette fiction théorique géniale établie par Freud au cœur de sa science des rêves – Die Traumdeutung, 1900 – qui pose l’origine de la pensée au montage intime du désir, de sa satisfaction hallucinée au sein de la symbiose maternante, avec la scansion obligée de frustration qu’y ordonne ce qu’il convient de reconnaître comme réalité objective de ce monde, il ne restait qu’à tirer les conséquences ultimes, théoriques autant que cliniques, pour redonner quelque ampleur à l’épistémologie psychanalytique.

Ce nœud conceptuel, au fondement du dispositif métapsychologique, s’il est reconnu comme un véritable lieu commun de l’exégèse freudienne, ne connaît que de rares franchissements heuristiques. Il y a plus de vingt ans, Maurice Dayan (1935-2020) en proposait une relecture critique, élargissant le spectre génétique de l’activité de pensée par-delà ce détour obligé qu’elle imprime à l’accomplissement du désir, dans l’extension et l’intensification des sources de sa satisfaction : « Ainsi l’intérêt du vivant raisonnable se porte, dès les débuts de son existence, au-delà du perçu immédiat et des impressions qui en proviennent. C’est en fonction de cet intérêt – comportant diverses harmoniques, dont les composantes ludiques, sexuelles et agressives déterminent une part essentielle du rapport à autrui – que se dessine pour chacun le domaine empirique du pensable. » (p. 285).

Dans cet écart de perspective, le désir est littéralement embarqué tant dans les mouvements du corps que dans l’activité de pensée elle-même, il ne leur préexiste d’aucune part. Le désir entraîne la pensée, de l’intérieur, vers son objet, en fomente la découverte ou en approfondit la connaissance. Or le rêve est ici appréhendé comme une modalité irréductible, singulière de la pensée, détachée des mécanismes qui l’ordonne dans l’état de veille, affranchie des identités mêmes du sujet – comme s’il était rêvé plutôt que rêveur. Ainsi assujettie à un théâtre d’ombres commandé par un maillage d’excitations endogènes comme de pulsions conflictuelles, la position du rêveur se voit réévaluée sous une trame désirante d’une pensée agie, loin du brouillage de ses représentations vigiles, rassurantes dans la lecture des réalités objectives.

L’œuvre de Maurice Dayan s’est employée à donner à la réalité psychique une portée épistémologique à l’épreuve rigoureuse des textes freudiens, dans l’exigence de sa lettre comme dans ses implications cliniques, ouvrant le travail d’interprétation à un spectre élargi de disputes, notamment éthiques. Le statut du réel en psychanalyse s’y trouve en particulier renouvelé au trébuchet de l’événementialité psychique, du fantasme et donc de sa réplique la mieux élaborée – dans le rêve.

 

Le rêve nous pense-t-il ? | Editions d'Ithaque

 

 

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Priape - le phallocrate impotent, de Maurice Olender

3 Janvier 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Récemment disparu, Maurice Olender (1946-2022) était historien et helléniste, quoique sa visibilité fut davantage éditoriale, ayant créé et animé sur des décennies les collections « Textes du XXe siècle » (Hachette), « La Librairie du XXe siècle », puis « du XXIe siècle » (Seuil), porteuses de signatures prestigieuses de la philosophie, et plus largement des sciences de l’homme et de la société, jusqu’à la littérature – avec une exigence équanime de clarté et de profondeur intellectuelles. Son seul Fantôme dans la bibliothèque (2017) y fut publié et c’est en opus posthume qu’y paraît également ce Priape, une synthèse des recherches, elles aussi sur des décennies, stratifiées et décantées pour une focale, une véritable mise au point sur la figure trouble de ce dieu mineur de la mythologie gréco-égyptienne, avec les résonances qu’elle révèle, ou occulte, dans les champs philosophique, psychanalytique et théologique.

Les sources qu’y consigne Maurice Olender irriguent le scandale du phallus de Priape, qui oblige à une relecture tant du Timée de Platon que du Protreptique de Clément d’Alexandrie, comme à une réévaluation des mythes parallèles d’Osiris ou de Shiva, de leur accaparement doctrinaire ou théorique. L’invention ithyphallique permet à certains affects d’être finement interrogés, ainsi de la pudeur chez Aristote, trahison passionnelle du corps désirant, comme cette rougeur qui monte au visage de l’adolescent aux prises avec d’inavouables pensées. De toutes les maladies qui assaillent le corps fantasmé du Timée, celles que concentre le sexe en partage d’excitation dramatisent assez l’irréductibilité du désir ( libido ) à la raison ( logos ) : « Le sexe viril souffre d’une morsure d’insecte : comme un vivant privé de raison, un animal enragé par une piqûre de taon [… terrassé] par un délire » (p. 111) – et dont on ne s’affranchit que par une domination sans frein d’autrui. Pour Augustin encore, huit siècles plus tard, le même désarroi aggrave cette autocratie des parties sexuelles du corps, privées « de la vigilance de la pensée ( vigilia cogitationis ) » et du libre arbitre, dès lors indexées sous l’emprise de la honte. L’on sait qu’un tel contrepoint moral a été retourné par Freud, notamment par le vecteur civilisateur de la sublimation, la pulsion sexuelle se réorientant sur des visées de culture ou plus fondamentalement sur un régime d’investigations intellectuelles. Lacan donnera encore son extension d’opérateur logique au phallus, conçu comme signifiant maître dans l’ordre du sens, lui imprimant une portée symbolique qui boucle avec celle de sa figuration d’origine, dans la démesure fallacieuse de l’organe du petit dieu tyrannique, auquel Maurice Olender aura restitué une ampleur injustement repliée sur des siècles d’évitement savant.

La présente diagonale ne souligne évidemment qu’une facette de l’érudition, à la fois souple et exhaustivement documentée, que restitue cette œuvre testamentaire avec une force d’entraînement proprement jubilatoire. Sa publication augure un horizon éditorial d’inédits et d’études que les travaux et la correspondance de Maurice Olender (que l’IMEC archive depuis 2005) appellent d’une calme urgence.

Priape , Maurice Olender, Sciences humai... | Editions Seuil

 

 

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