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Analecta

Anatomie de la Mélancolie, de Robert Burton

28 Février 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Dans leur structure narrative, les Essais de Michel de Montaigne et l’Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton, quasi contemporains entre le XVIe siècle finissant et le début du XVIIe, partagent l’excès citationnel des œuvres de l’Antiquité, avec une prédilection pour les auteurs stoïciens, Sénèque au premier plan. La lecture, nécessairement au long cours, de ces monuments littéraires récapitule des bibliothèques entières de sources classiques, resservies en confettis dont l’ordonnancement dessine avec finesse un propos savant.

Si chez Montaigne, ce propos diffuse une morale ouverte à l’honnête homme, y compris à venir, dans l’exacte mesure de sa capacité à réfléchir sa condition proprement tragique, il sert chez Burton une quête plus uniment « thérapeutique ». D’où la convocation de compendiums médicaux autant que théologiques pour circonscrire ce mal, métaphysique par excellence, de la mélancolie. Mais déjà faut-il entendre l’anatomie qu’en établit Robert Burton d’abord dans sa densité humorale, telle qu’héritée d’Hippocrate, jusqu’à Galien (2e s. de notre ère), puis dans ses esprits vitaux aux vélocités nerveuses. De même la mélancolie, non comme affection psychique mais dans le désordre corporel, dût il induire chimères ou possessions indéchiffrables, et qui procède d’une surenchère de bile noire.

Burton reste ainsi tributaire des relations qu’ordonnent les humeurs avec les éléments du cosmos, dont les combinaisons conditionnent l’équilibre psychophysiologique, toute discordance engendrant désordres et défaillances qui peuvent conduire à la mort. Si dans l’enquête obsessionnelle qu’il entreprend à l’échelle cosmologique de sa propre existence, Burton ne cesse de brider son recours à la science par quantité d’interdits dogmatiques, l’infusion des nouveaux acquis épistémologiques de son temps est patente. Giordano Bruno meurt sous le feu de l’Inquisition en 1600, Galilée est acculé en 1633 à l’abjuration de l’héliocentrisme, cependant que la science empirique progresse à bas bruit, souvent sous couvert de montages oniriques (le Songe ou l’astronomie lunaire, op. posth. de Kepler, passe sous les radars épiscopaux en 1634), ébranlant le matérialisme toujours dominant d’Aristote. Toutes incises qui ouvrent sur la pluralité des mondes et le caractère infini de l’univers, en découpant cette luxuriante topique mentale de l’imagination, qui occupe dans l’œuvre de Burton la crête incertaine tant des causes que des symptômes du mal de mélancolie. Car enfin sous quel sortilège guérit-on de ce mal qui hante et désocle nos chambres intimes, si, par-delà simples et autres onguents armaires – unguentum armarium – jusqu’à l’hellébore noir, et enfin paroles incantatoires et discours d’influences raisonnables, si donc ce n’est du seul fait de l’imagination ?

C’est encore elle qui s’insinue dans les régimes de sortie d’un corps lesté de cette bile noire, qu’il s’agisse de l’acte vénérien – aptissimum remedium, « qui évacue la colère et libère la raison, autrement empêchée » (Pieter van Foreest (1522-1597) que cite Burton, p. 208, avant de remonter ce fil à Avicenne), ou de la musique, du moins dans la mesure où la délibération médicale écarte les bienfaits aléatoires des saignées où « l’incision des veines du front, du nez, et des oreilles » (p. 295) pourrait être indiquée. Elle inquiète l’amour, passion première, et précipite la mélancolie par ses excès : « l’amour est l’amertume même, pour beaucoup, rem amaram, comme l’a nommé Platon, un breuvage amer, un supplice, un fléau » (p. 306), que complique la jalousie, passion secondaire véhémente et combien délétère.

L’Anatomie consacre de fortes sections à la mélancolie religieuse, à nouveau sur une ligne poreuse entre foi et superstition, où l’érudition le dispute au délire, avec les affres du doute qui déséquilibrent les esprits les plus fermes, qui peuvent perdre uniment tout sens de la mesure – « in infinitum erumpit stultitia, la sottise éclate sans limites (…) atteints d’une mélancolie profonde, sinon complètement fous, et ont plus besoin (…) d’hellébore que bien des internés de Bedlam [le Charenton d’Oxford] » (p. 352), analyse qui dans le contexte troublé de l’époque milite pour une pondération éclairée de l’hérésie dans le spectre de la folie, qui porte l’écho de son irresponsabilité pénale jusqu’à nos tribunaux actuels. Et c’est le désespoir qui marque la limite où le mal de mélancolie engage le pronostic vital, perpetua impietas, une perpétuelle anxiété selon le mot de Juvénal, « un abrégé de l’enfer » (p. 380), qu’une félicité divine saurait seule absoudre.

Bien que près de trois siècles la sépare de Deuil et mélancolie (1917), que Freud enchâsse dans le dispositif fictionnel de sa Métapsychologie, l’Anatomie de Burton multiplie les angles de lecture d’une psyché qui ne dit pas encore son nom. Sous l’encyclopédie de sources morales et bibliques qui en atténuent les mille voies d’errance scientifique (qui ne cessent, de toute manière, de se reproduire jusque dans les arcanes de nos intelligences, bien artificielles celles-ci), l’Anatomie de la Mélancolie porte a contrario les espérances d’un sûr dépassement de la tristesse.

Anatomie de la Mélancolie de Robert Burton (1577-1640) | Gallimard

 

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L'Inexpressif musical, de Santiago Espinosa

10 Février 2026 , Rédigé par Jacques Millet

C’est à l’école doctorale Concepts et langages de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV avant 2018) que Santiago Espinosa soutînt sa thèse sur L’Objet musical – Eléments pour une philosophie de l’écoute, en novembre 2010. Clément Rosset, membre de son jury, a pointé le « petit tumulte » qu’a provoqué cette soutenance, tant demeure inaudible, encore aujourd’hui, l’évidence qu’elle énonce, savoir l’incapacité foncière de la musique à exprimer quoi que ce soit. Ou mieux, son absence native de signification.

Sans détailler les dramatis personae de cette séquence universitaire obligée, la seule présence de Clément Rosset suffit à éclairer la réalité de cette résistance académique à l’inexpressivité musicale. De longue date en effet, Clément Rosset a donné sa portée d’indice réalitaire à la musique, avant de lui construire un compendium dans L’Objet singulier (Minuit, 1979) quatrième développement des Aspects du singulier, déjà sous la dénomination d’Objet musical, tourné selon les angles successifs du Réel, du langage et de la jubilation.

Le présent ouvrage d’Espinosa développe ces moments d’évaluation de l’objet musical, comme pour lui imprimer une position inouïe, et à la fois renouvelée, dans l’entendement philosophique contemporain et même dans ses retranchements proprement musicologiques : c’est Igor Stravinsky qui le premier, parmi les compositeurs du XXe siècle, osa affirmer abruptement le caractère essentiellement inexpressif de la musique (ce qui venant d’un compositeur ayant produit quantité de partitions à fortes résonances thématiques, de Petrouchka jusqu’à l’Histoire du soldat, ne manque pas de sel), nonobstant sa portée tant sensible, voire affective, qu’intellectuelle, son langage.

L’implication immédiate qu’induit cette scandaleuse absence de sens à la musique, sa signification blanche comme y souligne Rosset, et Espinosa à sa suite, est de l’arrimer résolument au réel, c’est-à-dire à cette limite spéculative du rien, de laquelle se décline le fondement tragique de l’existence. En forçant ainsi l’attention inconditionnelle au réel, lui réservant un accueil au rebours de toute interprétation redondante, sa névrose en quelque sorte, l’écoute musicale s’ouvre au régime d’une joie sans mélange, comme l’exercice d’un « art tragique par excellence », où se voit suscité « le plaisir des sens au moyen des sons » (p. 116).

L’essai de Santiago Espinosa offre l’occasion d’une relecture proprement jubilatoire de l’objet musical, dans le sillage fidèlement augmenté de la philosophie de Clément Rosset, rabrouant au passage des siècles de métaphysique et rappelant combien opportune la coïncidence du désir et du réel bascule uniment dans la joie, dont l’écoute musicale constitue l’aiguillon privilégié.

 

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782350880662/l-inexpressif-musical

 

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