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Analecta

La Docte Ignorance, de Nicolas de Cues

17 Mars 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Ce tournis cyclique – qu’à des siècles d’écart de hauts esprits aient décanté leur foi au trébuchet d’une science appréhendée au maximum de son envergure contemporaine. Des abîmes temporels avant les inventions mathématiques de Blaise Pascal (1623-1662) ou celles, d’une logique aveuglante, de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), un obscur théologien de Cues révèle la coïncidence, géométrique autant que fatale, des opposés.

Que cette clef qui permette la superposition, à les confondre, de [A] et de non-[A], ait connu une telle portée, comme une sublimation du principe de non-contradiction, donne bien la mesure de l’effort de pensée auquel la tragédie de vivre accule. Nicolas de Cues pose ainsi l’intellect, par analogie de la ligne infinie et la suppression des étants, jusqu’à la révélation « de l’entité elle-même parfaitement simple, qui est l’essence de toutes choses » (p. 77). C’est cette réduction à la simplicité qui définit la docte ignorance : « …la sainte ignorance m’a appris que ce qui semble à l’intellect néant est en réalité le maximum inconnaissable » (p. 78).

Ce saut de l’esprit n’est pas sans impacter la vie désirante, corruptible, dont la fin est un cheminement vers la vérité la plus abstraite, c’est-à-dire divine chez Nicolas de Cues. Donner un autre cours à la pensée, à quelque rebours de sa vérité, est l’assujettir à de vaines possibilités « où rien de certain n’est en acte, tout droit jusqu’à la mort intellectuelle » (p. 202). Un tel destin est encore aggravé par la folie inquisitoriale du XVe siècle, qui peint la séparation de l’âme désirante de son seul avènement d’éternité comme une précipitation « dans l’abîme de la confusion (…) de sorte qu’elle ne cesse jamais de mourir dans une agonie inextinguible et infinie » (id.). C’est là tirer le fil de cette fameuse coïncidence des opposés jusqu’à l’irreprésentable identité de l’être et du non-être.

Mais l’on peut – je dirais impunément – inférer de cette topologie du tout ou rien que circonscrit la docte ignorance le lieu-dit de l’inconscient, tout aussi fictionnel mais autrement bavard, où le sujet, justement « supposé savoir » s’engage dans une passe transférentielle. Autrement dit dans une délégation de savoir sur son propre désir. Je ne saurais dire (c’est l’expression juste en l’occurrence) si une boucle scolastique relie explicitement le supposé savoir de l’enseignement de Jacques Lacan (1901-1981) à la mystique cusaine. Si l’on imprime cependant une sorte de salto arrière à cette surface de l’inconscient, afin d’inonder le tissu, le texte de l’arène de la conscience intellective, les deux versants de notre humanité y trahirait toujours un reste, un moins-un selon la topologie lacanienne, qui concentre ce même vertige. Et qui depuis l’Antiquité rappelle cruellement le manque fondateur de l’acte de pensée – son ignorance même, en effet.

La Docte Ignorance de Nicolas de Cues - Editions Flammarion

 

 

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Aphorismes, de Georg Christoph Lichtenberg

6 Mars 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Comme née de la dernière pluie, cette question lancinante avec l’âge : quelle ampleur donner aux écrits qui remontent des siècles passés ? Non leur légitimité, suffisamment attestée par de nouveaux siècles d’érudition, d’éditions critiques et de traductions renouvelées, selon les états de l’art ou de la mode intellectuelle. Mais plutôt leur incidence ou prégnance sensible dans le cours de nos jours, eux-mêmes emmaillés dans celui de nos lectures.

C’est que le cours des jours est longtemps accaparé par ce qu’on appelle la réalité matérielle, avec ses spectres obligés, économique, politique et désirant. De sorte que le régime des lectures y est littéralement assujetti, et accule à la suspension indéfinie de tombereaux de textes, le plus souvent balayés par les saisons, ou simplement par de nouvelles attentes (comme celle, inutilement anxieuse, que partagent les sans domicile fixe sous les abribus de la consommation hyperconnectée).

A dévisager sans complaisance sa bibliothèque, je veux encore dire celle faite de planches et de reliures, le vertige gagne dès qu’est tentée la mesure relative de ce qui a été effectivement lu en regard de ce qui ne l’est toujours pas, ou qui ne le sera vraisemblablement jamais. Un peu comme si sautait au visage la foule des fantômes de sa propre archive (en bibliothéconomie, un fantôme est un tenant lieu marquant l’emplacement d’un livre momentanément absent, pour cause d’égarement, de restauration, de prêt interminable, d’oubli enfin).

Alors, typiquement lorsque nos patins sont raccrochés [expression québécoise, qui signale une forme de renoncement à poursuivre le jeu, celui de la réalité révoquée ci-dessus], le projet de rattraper le temps inaccompli, celui des lectures promises et non tenues, carambole sur les lignes troubles de cahiers de consignations effrénées, et il est puzzling [entre perplexité, embarras et confusion, selon le Webster] d’y voir les auteurs les plus anciens tenir les premières positions, leur âge vénérable opposé comme un blason de priorité, réfléchissant toute actualité immédiate comme proprement indécente.

Or, c’est l’un d’eux, Georg Christoph Lichtenberg [1742-1799], qui y insinue impromptu ce sûr moyen « …pour acquérir la gloire : entrer dans une certaine assurance dans un domaine obscur et mal connu où personne ne juge qu’il vaille la peine de vous suivre, et raisonner à ce sujet avec une apparente conséquence » (p. 150).

Ce qui paralyse heureusement toute glose subséquente et trébuchante.

 

Lichtenberg, Georg Christoph, Aphorismes [1764-1799], préface d’André Breton [1939], introduction et traduction de Marthe Robert [1947], Ed. Jean-Jacques Pauvert, coll. Libertés, 1966 – épuisé.

Se reporter de préférence à la première traduction intégrale [3 776 p.] d’Etienne Barilier, parue en 2025 sous le titre Brouillons aux Editions Noir sur Blanc : Brouillons Les Éditions Noir sur Blanc

 

 

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