SI, d'Hélène Bessette
Déjà ce fin emballage, dû à Dominique Bordes. La jaquette qui capture à elle seule la vie et l’œuvre, le chiffre de l’auteur inventé sur la tranche – LNB7 – une couverture et sa quatrième, sépia atténué, tirées de son portrait, cis et trans, une image et son reflet, pour cet onzième opus d’une intégrale à nouveau extraite de l’oubli, chez Othello depuis 2017.
L’œuvre d’Hélène Bessette [1918-2000] est d’une étoffe qui captive autant qu’elle disperse, induisant une attention flottante sur un mixte stylistique où le familier le dispute à l’étrange, fil qui tire l’inconscient du texte dans un style qui relève du poème en prose. Il fallait un Raymond Queneau pour l’arrimer à la NRF – sa mort en 1976 lui assurant, révélée dans l’heure, un spectre d’invisibilité, bien qu’insistante au décours de l’œuvre, tant ses procédés déroutent encore aujourd’hui. La persistance de ce mode – avant-gardiste, expérimental, bien qu’au rebours du Nouveau roman – est d’autant remarquable que sa réception éclatée ne fut pas sans altérer la raison raisonnante d’Hélène Bessette. Ses doubles en personnages flirtent avec la folie, partagent une forme de paranoïa supérieure (celle à laquelle l’on accorde d’emblée un crédit illimité, adossé à une manière d’absolu littéraire) sous la banalité des jours et des nuits. Des nuits surtout.
« La partie est perdue. Irrémédiablement perdue.
Ce mémoire que je laisse ? qu’à cela ne tienne je fais mon
testament pour éviter les fâcheuses querelles.
Parce que
où je m’en vais
où je m’en vas
Il n’y en a pas
Des droits d’auteur.
On n’en a que faire chez les morts. » (p. 81)
SI est le journal d’une rémission, ou plutôt de la relance narrative d’un sursis à soi accordé. Ratiocinante justification d’un suicide manqué (comme l’on dit d’un rendez-vous sans importance), puis à reprendre en bon ordre : « De la méthode pour finir. Mourir en ordre. Avec moi-même. » (p.75). « Où je m’en vas » délimite un lieu circulaire, un soliloque qui révoque les effigies désirantes d’une réalité tremblée, où les rôles se succèdent dans leurs jeux stéréotypés. En particulier ces hommes, titres et fonctions, qui font la queue devant la résistance sexuelle de la narratrice, que le charme de la mort ne désarme pas. La parade des professions de ces messieurs est secouée, entre chapeaux et parapluies, professeurs et ministres, toujours déjoués dans leur ballet sans hypnose.
Également les petites professions sont visitées, boulangerie, teinturerie, boutiques de fleurs, de rideaux – toujours les tragédies minuscules de dialogues sans sujets, décors qui ne tournent en vrai qu’au cinéma, refuge récurrent, monogramme d’une solitude rêvée. Même la cheffe de bureau y emprunte les visages successifs de la protection et de la persécution, dans une gamme d’un évitement essentiel.
Est-ce ce mélange impossible, huiles et eaux, qui rend si singulière la lecture d’Hélène Bessette, déjantée plutôt, au sens d’un dérapage parfaitement contrôlé du sens, projection d’ellipses et répétitions de petits syntagmes innocents de la vie ordinaire, alors que celle-ci se perd ?
« Deux et un trois.
Un et deux trois.
Deux plus grand que un.
Un plus petit que deux.
Anticipation ?
Même pas.
Moyen commun de demain.
Moyen de police. » (p. 154)
Petite arithmétique lancinante, reprise comme agrafes imparables d’un texte en chute libre, avec variantes en lettres capitales (p. 185), ou tressée dans une relation binaire, faussée comme en dés magiques, si tant est que :
« De nos cœurs mathématiques sûres
et de nos têtes blanches et froides
nous ne sommes jamais arrivés à quatre. » (p. 144)
Pour baliser un peu ce magnifique désordre, et dans l’attente de nouveaux inédits (correspondances et journaux, en particulier), se reporter à la plus immédiate focale de France Culture, juin 2025 : Hélène Bessette (1918-2000), la rage d’écrire | France Culture. Également quantité de ressources et renvois en remontant au colloque de Cerisy : Hélène Bessette : l’attentat poétique [2018] – dont les actes ont été publiés dans le fil des Œuvres complètes d’Hélène Bessette, en février 2025, avec ce rebond notable de sa maîtresse d’œuvre, Claudine Hunault : Hélène Bessette : une écrivaine qui n’appartient pas | Canal U – par ailleurs postfacière du présent SI.
Œuvre complète d'Hélène Bessette -
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Les origines tragiques de l'érudition, d'Anthony Grafton
Il y aurait lieu de mettre en abyme la 20e note du 3e chapitre, hasard dirigé, des Origines tragiques de l’érudition, essai d’Anthony Grafton [1996], où il accumule une vingtaine de références savantes, avec l’une quelconque note d’Edward Gibbon (Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, dans son édition stabilisée de 1812) parmi celles qui égratignent ses contemporains, Thomas Templeman pour l’exemple (mort en 1729, dont l’érudition et les cartes de sa Description du Globe [1730] sont fort légèrement invalidées), jusqu’à l’amplification, paranoïaque autant que festive, des notes de David Foster Wallace, dont l’Infinie Comédie [1996 également] s’enfle d’un bon quart volumétrique, et d’inventions subversives du genre, comme les incises qui s’immiscent dans le corps du texte des notes princeps, lorsqu’elles-mêmes peuvent à leur tour embarquer de nouvelles notes tierces, puis quartes…
Un tel alignement suffirait à l’appréciation de l’arc brisé de l’attribution des sources de tout ouvrage, historique, romanesque ou mantique, qui poursuit le référencement attendu de ses antécédents. C’est bien la finalité attendue d’un renvoi (en bas de page, en fin de chapitre ou du livre lui-même), savoir l’établissement d’une antériorité attestée aux avancées du texte. Il peut s’agir simplement d’une attribution citationnelle, au défaut de laquelle l’accusation de plagiat trouve sa justification, qu’elle soit blanche (implicite) ou grise (où s’exprime extensivement l’instrumentalisation d’une pensée, sa fragmentation, sa caution plus ou moins sincère). C’est dans l’espace de ce défaut d’attribution que peuvent se voir révoquer en doute des décennies de vulgarisation scientifique (la récente affaire Etienne Klein pour preuve).
Ce serait là une façon d’apprécier l’écart historique de l’autorité de citation, dans l’attestation contemporaine des sources, jusqu’à leur dilution sous la pléthore (trois tomes d’une thèse dont les deux derniers occupent l’apparat critique, sa pluie de notes, ses cordées bibliographiques, appendices, annexes, etc.), sauf à rejouer sa vie en calquant la recherche de l’auteur, ce que d’aucuns reproduisent à l’envi sur de fines séquences, elles-mêmes plus ou moins étayées. Ou à l’inverse jusqu’à l’ivresse, proprement littéraire, d’un empire de la note sur le texte princeps, qui n’aurait de préséance que de façade, comme en un théâtre d’ombre où règne la vérité de figures d’emprunt.
Dans le Monde diplomatique de juillet 2026, l’article de Clotilde Rave, « Le génocide qui hante la Namibie », rapporte que c’est dans une note de bas de page (ouvrage non précisé) que le professeur de droit indien, Joshua Castellino, a appris l’extermination des communautés Héréros et Namas de Namibie (entre 1904 et 1908, sous l’Empire colonial allemand), et dont il accompagne aujourd’hui les descendants dans leur longue quête de réparation.
L’essai d’Anthony Grafton n’échappe pas à de tels hameçonnages, sans nécessairement ouvrir des vocations, mais en éveillant un réseau de correspondances dans la bibliothèque des renvois qu’ont multiplié les lectures savantes de tout universitaire de base. C’est ainsi que dès la quatorzième note du premier chapitre de cet essai, l’on tombe en arrêt sur la belle famille de Sigmund Freud, les frères Bernays, l’historien antiquisant Jacob et le germaniste Michael, ce dernier se distinguant justement par une contribution inaugurale [1899] sur l’histoire de la citation et de la note de bas de page…
Il y a le niveau purement informationnel de la note, qui atteste d’une référence précise ; il s’y ajuste un second niveau in absentia, qui captiverait, un peu comme la lettre volée d’Edgard Poe, la référence que l’on refuse d’éclairer. Dans une variante essentielle de cet effacement, le lien entre le texte et ses sources supposées peut se distendre jusqu’au faux. Enfin, un troisième registre de renvoi peut constituer une adresse codée qui n’intéresse que le cercle étroit d’une communauté de savants qui se reconnaissent chou pour chou, ombres portées de lanternes sans magie.
L’exercice citationnel établit également une forme de notoriété par accumulation d’une « quantité suffisante de travail, suffisante pour mentir dans les limites tolérées par le champ » (p. 27). Anthony Grafton, sans expliciter plus avant la portée d’un tel mensonge, pointe le caractère nécessairement mythique de la source dernière, le texte véritable de toute « preuve » d’un savoir constitué. La note de bas de page peut de la sorte constituer une caution à toute construction fantasmatique, fut-elle donnée comme un produit de science.
C’est d’ailleurs ce glissement fantasmatique (ou son dévoiement plagiaire) qui oblige au resserrement du dispositif citationnel dans une pondération qui ménage l’équilibre introuvable entre l’établissement des sources, leurs commentaires « autorisés » et cette part hautement subjective qui s’en affranchit dans une forme d’autorat solipsiste, « … que de lui-même » pour paraphraser un mantra lacanien dévastateur (du moins dans le champ clinique).
Et c’est encore dans une note de l’essai de Grafton (la 19e du second chapitre, p. 185) que celui-ci appelle de ses vœux l’écriture d’une autre histoire, qui serait parfaitement inédite, celle de la prise de notes, à l’instar de celles qui encombrent nos cahiers de lectures, de conférences et séminaires, de podcasts et autres balisages qui s’égorgent au mieux en quelque chronique malheureuse (dont acte). C’est à un tel équilibre qu’ont prétendu de grands historiens, Fustel de Coulanges notamment, qui limitait l’apparat critique de ses contributions aux seuls jalons utiles de la preuve ; alors qu’un Kantorowicz en pouvait rechercher la simple disparition.
Sur la scène philosophique, la note de bas de page pouvait proliférer pour soutenir la logique, plus ou moins fatale, de l’argumentaire kantien, comme elle pouvait se dissoudre dans le texte même de la dialectique hégélienne (p. 88-89). Tout comme dans le champ littéraire classique, les éditions critiques, de Properce à Cervantes, ont pu donner cours à des nuées de notes, jusqu’à rendre impraticable le texte qu’elles sont censées soutenir « …comme un éphémère au-dessus d’un marécage » (p. 162). Alexander Pope, dans sa Dunciade en particulier (trois versions de 1728 à 1743 – traduction et apparat critique contemporain justement inexistants en langue française à ce jour), a fustigé le procédé en une satire faussement savante, singeant l’érudition d’un Martinus Scriblerus, pédant autant que fictif, montant en épingles fake footnotes et autres appendices voilés (comme l’on dit d’une roue de bicyclette accidentée). En ligne de crête, certaines entreprises éditoriales demeurent exemplaires, citons l’exigeant apparat de la Collection des universités de France, sous le patronnage de l’association Guillaume Budé, aux Belles Lettres et, à l’autre bout du spectre de l’allégresse intellectuelle, La librairie du XXIe siècle, au Seuil, à laquelle émargent justement ces Origines tragiques de l’érudition d’Anthony Grafton.
En fourrageant ce sillon éditorial de la note de bas de page, le vertige oscille ainsi de la parodie (jusqu’aux constructions plus ou moins ludiques de compendiums de notes excluant toute forme de texte – de Gottlieb Wilhelm Rabener, 1743 à disons la Banlieue de Paul Fournel, 1990) à la thèse historiographique ; où l’on pourrait finalement revendiquer une science sans appel à la référence (le De rerum natura de Lucrèce se donnait sous la forme d’un poème, la Grammaire philosophique de Wittgenstein, comme une pelote de propositions irréfragables, pratiquement en apnée de note), ou courir le risque d’écholaliser cette science en un faisceau de diffractions, comme autant d’appels et de renvois à l’autorité introuvable du texte.
D’ailleurs, faut-il relever que ce livre d’érudition remarquable a vu la sobriété de son titre original ( The Footnote. A Curious History ) détourer une scolie tragique de sa traduction française (dont je subodore qu’elle ait été induite par Maurice Olender, le maître d’œuvre de la collection qui l’accueillit) et qu’une seule allusion de l’épilogue de l’ouvrage aurait pu retourner, comme une note de bas de page en sa belle totalité. La voici : « Les notes en bas de page jetaient plus de feux au XVIIIe siècle, lorsqu’elles servaient à commenter ironiquement le récit raconté dans le corps du texte bien autant qu’à étayer sa véracité. Au XIXe siècle, les notes perdent le rôle, éminent, du chœur tragique, pour jouer celui, ingrat, d’un peuple d’ouvriers dans une usine immense et sale » (p. 171).
Les Origines tragiques de l'érudition. U... | Editions Seuil
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