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Analecta

L'Inexpressif musical, de Santiago Espinosa

10 Février 2026 , Rédigé par Jacques Millet

C’est à l’école doctorale Concepts et langages de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV avant 2018) que Santiago Espinosa soutînt sa thèse sur L’Objet musical – Eléments pour une philosophie de l’écoute, en novembre 2010. Clément Rosset, membre de son jury, a pointé le « petit tumulte » qu’a provoqué cette soutenance, tant demeure inaudible, encore aujourd’hui, l’évidence qu’elle énonce, savoir l’incapacité foncière de la musique à exprimer quoi que ce soit. Ou mieux, son absence native de signification.

Sans détailler les dramatis personae de cette séquence universitaire obligée, la seule présence de Clément Rosset suffit à éclairer la réalité de cette résistance académique à l’inexpressivité musicale. De longue date en effet, Clément Rosset a donné sa portée d’indice réalitaire à la musique, avant de lui construire un compendium dans L’Objet singulier (Minuit, 1979) quatrième développement des Aspects du singulier, déjà sous la dénomination d’Objet musical, tourné selon les angles successifs du Réel, du langage et de la jubilation.

Le présent ouvrage d’Espinosa développe ces moments d’évaluation de l’objet musical, comme pour lui imprimer une position inouïe, et à la fois renouvelée, dans l’entendement philosophique contemporain et même dans ses retranchements proprement musicologiques : c’est Igor Stravinsky qui le premier, parmi les compositeurs du XXe siècle, osa affirmer abruptement le caractère essentiellement inexpressif de la musique (ce qui venant d’un compositeur ayant produit quantité de partitions à fortes résonances thématiques, de Petrouchka jusqu’à l’Histoire du soldat, ne manque pas de sel), nonobstant sa portée tant sensible, voire affective, qu’intellectuelle, son langage.

L’implication immédiate qu’induit cette scandaleuse absence de sens à la musique, sa signification blanche comme y souligne Rosset, et Espinosa à sa suite, est de l’arrimer résolument au réel, c’est-à-dire à cette limite spéculative du rien, de laquelle se décline le fondement tragique de l’existence. En forçant ainsi l’attention inconditionnelle au réel, lui réservant un accueil au rebours de toute interprétation redondante, sa névrose en quelque sorte, l’écoute musicale s’ouvre au régime d’une joie sans mélange, comme l’exercice d’un « art tragique par excellence », où se voit suscité « le plaisir des sens au moyen des sons » (p. 116).

L’essai de Santiago Espinosa offre l’occasion d’une relecture proprement jubilatoire de l’objet musical, dans le sillage fidèlement augmenté de la philosophie de Clément Rosset, rabrouant au passage des siècles de métaphysique et rappelant combien opportune la coïncidence du désir et du réel bascule uniment dans la joie, dont l’écoute musicale constitue l’aiguillon privilégié.

 

https://www.lesbelleslettres.com/livre/9782350880662/l-inexpressif-musical

 

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