Aphorismes, de Georg Christoph Lichtenberg
Comme née de la dernière pluie, cette question lancinante avec l’âge : quelle ampleur donner aux écrits qui remontent des siècles passés ? Non leur légitimité, suffisamment attestée par de nouveaux siècles d’érudition, d’éditions critiques et de traductions renouvelées, selon les états de l’art ou de la mode intellectuelle. Mais plutôt leur incidence ou prégnance sensible dans le cours de nos jours, eux-mêmes emmaillés dans celui de nos lectures.
C’est que le cours des jours est longtemps accaparé par ce qu’on appelle la réalité matérielle, avec ses spectres obligés, économique, politique et désirant. De sorte que le régime des lectures y est littéralement assujetti, et accule à la suspension indéfinie de tombereaux de textes, le plus souvent balayés par les saisons, ou simplement par de nouvelles attentes (comme celle, inutilement anxieuse, que partagent les sans domicile fixe sous les abribus de la consommation hyperconnectée).
A dévisager sans complaisance sa bibliothèque, je veux encore dire celle faite de planches et de reliures, le vertige gagne dès qu’est tentée la mesure relative de ce qui a été effectivement lu en regard de ce qui ne l’est toujours pas, ou qui ne le sera vraisemblablement jamais. Un peu comme si sautait au visage la foule des fantômes de sa propre archive (en bibliothéconomie, un fantôme est un tenant lieu marquant l’emplacement d’un livre momentanément absent, pour cause d’égarement, de restauration, de prêt interminable, d’oubli enfin).
Alors, typiquement lorsque nos patins sont raccrochés [expression québécoise, qui signale une forme de renoncement à poursuivre le jeu, celui de la réalité révoquée ci-dessus], le projet de rattraper le temps inaccompli, celui des lectures promises et non tenues, carambole sur les lignes troubles de cahiers de consignations effrénées, et il est puzzling [entre perplexité, embarras et confusion, selon le Webster] d’y voir les auteurs les plus anciens tenir les premières positions, leur âge vénérable opposé comme un blason de priorité, réfléchissant toute actualité immédiate comme proprement indécente.
Or, c’est l’un d’eux, Georg Christoph Lichtenberg [1742-1799], qui y insinue impromptu ce sûr moyen « …pour acquérir la gloire : entrer dans une certaine assurance dans un domaine obscur et mal connu où personne ne juge qu’il vaille la peine de vous suivre, et raisonner à ce sujet avec une apparente conséquence » (p. 150).
Ce qui paralyse heureusement toute glose subséquente et trébuchante.
Lichtenberg, Georg Christoph, Aphorismes [1764-1799], préface d’André Breton [1939], introduction et traduction de Marthe Robert [1947], Ed. Jean-Jacques Pauvert, coll. Libertés, 1966 – épuisé.
Se reporter de préférence à la première traduction intégrale [3 776 p.] d’Etienne Barilier, parue en 2025 sous le titre Brouillons aux Editions Noir sur Blanc : Brouillons Les Éditions Noir sur Blanc
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