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Analecta

De la bêtise artificielle, d'Anne Alombert

14 Mai 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Le personnage de Teste, au dire de Valéry, fut « engendré (…) pendant une ère d’ivresse de [sa] volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi ». L’incipit de La soirée avec Monsieur Teste [1896] – « La bêtise n’est pas mon fort » – pourrait amplifier la portée, déjà des plus incisives, de l’essai d’Anne Alombert. Si Teste endossait le fantasme d’une mémoire illimitée – « un crible machinal », la généalogie méthodique ici imprimée à cette bêtise artificielle administre une leçon paradoxalement rassérénante.

Car enfin, si apparaît en effet comme flagrante la bêtise d’un dialogue – qui n’en est précisément pas un – avec tout dispositif numérique prétendument augmenté, elle renverse l’image du sujet dans sa docte ignorance, pour y révéler une disponibilité au monde dans sa réalité matérielle, dans sa culture et dans son milieu, c’est-à-dire dans un espace politique ouvert à l’invention.

Anne Alombert accule le fantasme d’une machinerie pensante, celui qui déporte l’automatisation des savoir-faire sur celle des savoir-penser (p. 21), dans sa fatalité purement computationnelle. Puisque c’est également de la conscience citoyenne d’être au monde, dans le plein déploiement de ses facultés singulières, qu’une intelligence artificielle peut s’introduire en effraction, dans la séduction mimétique de compilations de savoirs découpés, réordonnancés et accablés par leur poids exponentiel, sous le vertige d’un psittacisme globalisé.

Anne Alombert remonte aux premières allégories platoniciennes – le Phèdre en particulier – sur l’invention de l’écriture comme pharmakon (à la fois remède et poison), vecteur de remémoration et simultanément entrave au travail de la pensée, fixant là une sorte de point de capiton dans la trame où s’élabore la présence du sujet, son ancrage intellectuel autant que politique dans la cité. C’est au sophiste, qui imite le savoir véritable dans sa séduction rhétorique, que l’on peut en effet rapporter l’intelligence artificielle, générative de connaissances, auxquelles l’élaboration qualitative fait itérativement défaut. « On retrouve dans la figure d’Hermès, à la fois voleur et messager, toute l’ambiguïté de l’écriture, tiraillée entre sophistique et herméneutique, entre simulation et signification, entre calcul et interprétation » (p. 38).

Si l’artefact, la prothèse artificielle, constitue bien une augmentation d’efficience, ce que des siècles techniques ne cessent de parfaire, elle se paie d’une diminution des capacités, physiques d’évidence, mais également intellectives – rejouant en miniature le drame existentiel d’une véritable démotion psychique. Anne Alombert y pointe, outre l’érosion de la mémoire, l’effacement de l’imagination ou encore la désactivation de la construction argumentative, toutes facultés dont la délégation algorithmique détériore la stature individuelle (voire la connectivité cérébrale et l’amplitude cognitive – p. 56) et partant, son inscription culturelle et sociale.

C’est bien que tout contenu généré automatiquement procède en définitive d’un calcul, effectué sur des jeux de données qui ne cessent de s’étendre, par renforcement de moyennes au détriment de singularités (ou d’erreurs fécondes), au rebours donc de ce qu’il y aurait lieu d’attendre sous le régime d’un acte de création. Et non d’une extension débridée à « une production industrielle d’insignifiance » (p. 71).

La véracité des contenus artificiellement générés n’étant jamais certifiée, court-circuitée par les calculs probabilistes (p. 93), leur sens s’impose comme un spectre d’évidences interchangeables et arbitraires. Or c’est dans leur vocation critique qu’elles pourraient construire une légitimité intellectuelle, pour autant qu’une communauté de valeurs orientées sur le bien commun s’y mesure dynamiquement, dans ce qui pourrait approcher une agora véritablement démocratique : « Des communautés de pairs ou d’amateurs pourraient se constituer dans une diversité de domaines – artistiques, scientifiques, politiques, culturels (…) et soutenir les pratiques d’interprétation, de recherche et de délibération » (p. 104). Un tel espace est de fait émergent, du moins par petits pans volontaires, par le maillage de nouveaux algorithmes de recommandations collaboratifs, articulés au fondement même de ce qu’il s’agirait de se réapproprier au titre du jugement, variable épistémologiquement humaine par excellence. C’est en dernière analyse à de telles propriétés de l’humain, qu’aucune automatisation ne saurait réduire, qu’en appelle Anne Alombert dans son essai, qui claque comme un rappel à l’ordre de l’intelligence et de la créativité singulières du sujet – cette entité psychopolitique introuvable.

Editions Allia - Livre - De la bêtise artificielle

 

 

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