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Analecta

SI, d'Hélène Bessette

21 Août 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Déjà ce fin emballage, dû à Dominique Bordes. La jaquette qui capture à elle seule la vie et l’œuvre, le chiffre de l’auteur inventé sur la tranche – LNB7 – une couverture et sa quatrième, sépia atténué, tirées de son portrait, cis et trans, une image et son reflet, pour cet onzième opus d’une intégrale à nouveau extraite de l’oubli, chez Othello depuis 2017.

L’œuvre d’Hélène Bessette [1918-2000] est d’une étoffe qui captive autant qu’elle disperse, induisant une attention flottante sur un mixte stylistique où le familier le dispute à l’étrange, fil qui tire l’inconscient du texte dans un style qui relève du poème en prose. Il fallait un Raymond Queneau pour l’arrimer à la NRF – sa mort en 1976 lui assurant, révélée dans l’heure, un spectre d’invisibilité, bien qu’insistante au décours de l’œuvre, tant ses procédés déroutent encore aujourd’hui. La persistance de ce mode – avant-gardiste, expérimental, bien qu’au rebours du Nouveau roman – est d’autant remarquable que sa réception éclatée ne fut pas sans altérer la raison raisonnante d’Hélène Bessette. Ses doubles en personnages flirtent avec la folie, partagent une forme de paranoïa supérieure (celle à laquelle l’on accorde d’emblée un crédit illimité, adossé à une manière d’absolu littéraire) sous la banalité des jours et des nuits. Des nuits surtout.

« La partie est perdue. Irrémédiablement perdue.
Ce mémoire que je laisse ? qu’à cela ne tienne je fais mon
testament pour éviter les fâcheuses querelles.
Parce que
               où je m’en vais
               où je m’en vas
Il n’y en a pas
Des droits d’auteur.
On n’en a que faire chez les morts. » (p. 81)

SI est le journal d’une rémission, ou plutôt de la relance narrative d’un sursis à soi accordé. Ratiocinante justification d’un suicide manqué (comme l’on dit d’un rendez-vous sans importance), puis à reprendre en bon ordre : « De la méthode pour finir. Mourir en ordre. Avec moi-même. » (p.75). « Où je m’en vas » délimite un lieu circulaire, un soliloque qui révoque les effigies désirantes d’une réalité tremblée, où les rôles se succèdent dans leurs jeux stéréotypés. En particulier ces hommes, titres et fonctions, qui font la queue devant la résistance sexuelle de la narratrice, que le charme de la mort ne désarme pas. La parade des professions de ces messieurs est secouée, entre chapeaux et parapluies, professeurs et ministres, toujours déjoués dans leur ballet sans hypnose.

Également les petites professions sont visitées, boulangerie, teinturerie, boutiques de fleurs, de rideaux – toujours les tragédies minuscules de dialogues sans sujets, décors qui ne tournent en vrai qu’au cinéma, refuge récurrent, monogramme d’une solitude rêvée. Même la cheffe de bureau y emprunte les visages successifs de la protection et de la persécution, dans une gamme d’un évitement essentiel.

Est-ce ce mélange impossible, huiles et eaux, qui rend si singulière la lecture d’Hélène Bessette, déjantée plutôt, au sens d’un dérapage parfaitement contrôlé du sens, projection d’ellipses et répétitions de petits syntagmes innocents de la vie ordinaire, alors que celle-ci se perd ?

« Deux et un trois.
Un et deux trois.
Deux plus grand que un.
Un plus petit que deux.
Anticipation ?
Même pas.
Moyen commun de demain.
Moyen de police. » (p. 154)

Petite arithmétique lancinante, reprise comme agrafes imparables d’un texte en chute libre, avec variantes en lettres capitales (p. 185), ou tressée dans une relation binaire, faussée comme en dés magiques, si tant est que :

« De nos cœurs mathématiques sûres
et de nos têtes blanches et froides
nous ne sommes jamais arrivés à quatre. » (p. 144)

Pour baliser un peu ce magnifique désordre, et dans l’attente de nouveaux inédits (correspondances et journaux, en particulier), se reporter à la plus immédiate focale de France Culture, juin 2025 : Hélène Bessette (1918-2000), la rage d’écrire | France Culture. Également quantité de ressources et renvois en remontant au colloque de Cerisy : Hélène Bessette : l’attentat poétique [2018] – dont les actes ont été publiés dans le fil des Œuvres complètes d’Hélène Bessette, en février 2025, avec ce rebond notable de sa maîtresse d’œuvre, Claudine Hunault : Hélène Bessette : une écrivaine qui n’appartient pas | Canal U – par ailleurs postfacière du présent SI.

Œuvre complète d'Hélène Bessette -

 

 

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