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Analecta

La mâchoire de Freud de Yann Diener

19 Septembre 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Pour l’œil, l’hologramme, le rêve d’une ubiquité. Comme pour la parole l’IA, le rêve d’une présence. Déclinaisons contemporaines de l‘automate que déjà l’Encyclopédie [1751-1772] épinglait, du canard de Vaucresson au Turc mécanique [1770], joueur d’échec dissimulé sous une robe de marionnette qui allait renaître avec Deep Blue en 1997 – ingénieux simulacres de pensée, toujours plus sophistiqués.

La séduction de l’artefact ouvre de fait un spectre de réalités parallèles, porteuses d’un savoir insondable, ou la promesse d’un pouvoir de réduction des servitudes élémentaires. La Mâchoire de Freud explore le fil d’or de ces inventions virtuelles dans sa généalogie langagière, dont les sciences du numérique déclinent inlassablement le code, dans le piétinement hypnotique de sa binarité. Que l’on puisse ériger des Tours de Babel avec d’infinies combinaisons de séquences plates – zéros et uns – n’a cessé de sur-prendre depuis l’invention de la Pascaline [1642] ou, avec plus de persistance, la machine de Turing. Mais les incidentes qu’y débusque Yann Diener ont la vertu remarquable d’y opposer une épreuve proprement analytique.

L’essai de Yann Diener apparaît en effet sous le jour libre d’un plaidoyer pour lalangue – cette matérialité de l’inconscient promue par Lacan et dont se trame le tissu humain, trop humain de toute interaction, fut-elle déléguée à un dispositif numérique. D’un style élégant, littéraire cependant savant, le propos tient du journal, frôlant tantôt l’introspection, pour reprendre dans le fil d’une enquête, s’arrimant toujours aux souffrances de la parole – dont le paradigme revient au cancer de la mâchoire de Freud. Retournement ironique, c’est un jeu de douloureuses prothèses qui aura finalement raison de la vie de l’instigateur de la Talking Cure.

Or, une intuition de longue traîne veut que l’appauvrissement de lalangue, sous l’effet civilisationnel d’abord, éducation et érudition, informationnel ensuite, univocité et efficience, conduise invariablement à l’extinction de la parole, à son assujettissement intellectif. Pente qu’emprunte tout langage numérique, dont Yann Diener fixe le commun dénominateur sous le trigramme LQI – soit notre langue quotidienne informatisée, proprement prothétique dans l’illusion d’une communication améliorée, c’est-à-dire au rebours de toute motion désirante : « Nous construisons des robots de conversation, au prix d’une standardisation, aux dépens d’une parole et d’une voix singulières. Nous favorisons la fonction communicative du langage, au détriment de sa fonction poétique » (p. 41).

Dans l’axe du discours freudien, Yann Diener surligne ce qui du langage humain se trame d’affects, d’errances, de traumas transgénérationnels – toutes dimensions au défaut desquelles ne se dépose qu’un « langage abstrait, un modèle mécaniste, machinique » (p. 47). Un soi-disant dialogue, sur une passerelle numérique, oblige à une simplicité rhétorique (dénotative) telle que la pensée elle-même s’y délite, claudicant « en mode dégradé » jusqu’au réflexe organisé du lieu commun. C’est effectivement sur cette pente que se construit un ordre d’influence, proprement politique : « Si l’on écrase sa propre parole, on écrase la parole de l’autre en même temps, et l’on ajoute au malaise individuel et collectif » (p. 57).

De là cette folie apparente d’en découdre la mécanique fatale, jusqu’à l’apprentissage du langage de ce faux ami Python – comme pour soulever la cape de l’ennemi et y dérober le feu factice, son code de neutralité malveillante. « C’est le paradoxe, la tension que je ressens dans ma mâchoire au réveil : pour pouvoir détraquer ces prothèses, pour les dégrader, je dois m’en rapprocher, les connaître comme si je les avais faites » (p. 60). Le chirurgien maxillo-facial de Freud, Hans Pichler, tenait également un journal dans lequel étaient détaillées ses interventions successives, essais et erreurs, dont le compte à rebours est mis en parallèle d’un tel apprentissage, proprement utopique (du moins pour la clinique psychanalytique). S’y superposent les notations télégraphiques de Freud lui-même sur les dix dernières années de sa vie (1929-1939), et la tentative par l’auteur de retrouver son propre journal, tenu dans les années quatre-vingt-dix, puis d’en projeter l’ordre dans la marche d’un séminaire à l’Ecole lacanienne de psychanalyse. C’est d’ailleurs dans son prolongement à Mexico en octobre 2025, que Yann Diener s’est proposé de suivre Lacan dans son positionnement du signifiant, insituable dans l’intervalle entre le zéro et le un « où s’instaure, vacillante, l’instance du sujet comme tel » et où gît le non-dénombrable, qu’il entend articuler aux avancées d’Alan Turing sur la théorie de la calculabilité et sur l’indécidabilité. L’exercice qui s’y pratique est littéralement périlleux : « étudier la faisabilité de l’implémentation de l’algorithme de la métaphore dans un modèle de langage artificiel » (ibid.).

La codification de la métaphore dispose peut-être d’un horizon viable avec le changement de registre qu’appelle l’informatique quantique : « Avec ces machines quantiques et désirantes, nous allons sortir des ténèbres électroniques, par un retour aux Lumières » (p. 153). Mais c’est le vecteur littéraire que convoque Yann Diener, de Franz Kafka à James Graham Ballard, qui pourrait le plus sûrement en établir le bénéfice du doute, et encore en y mobilisant un spectre d’incises pluridisciplinaires. L’arc qui le soutient demeure à mon sens d’ordre poétique – traversant plutôt que disciplinant l’ordre numérique. D’ailleurs notre auteur convoque à dessein Valéry, pour qui la poésie prolonge indéfiniment une hésitation entre le son et le sens, suffisante à rappeler la vanité de toute réduction algorithmique, ou son hypothèque quantique.

La mâchoire de Freud de Yann Diener | Gallimard

 

 

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