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Analecta

Paysage lacustre avec Pocahontas, d'Arno Schmidt

24 Juin 2026 , Rédigé par Jacques Millet

La lisibilité d’une fiction, je veux dire sa saisie immédiate, qui permet de dévaler les lignes sans heurts, ni même possible dérapage, vous obligeant à la remontée d’une, de deux phrases, voire d’un alinéa et la reprise d’un cours qui mousse amasse – la lisibilité a-t-elle définitivement triomphé de toute entreprise textuelle d’élucidation ? Une écriture, disons disruptive, qui vous arrête à tout bout de champ, qui vous enlise, avec ce sentiment du temps qui décidément s’écoule, se perd et creuse un retard irrattrapable, avec le sursaut toujours différé de rompre le pacte de lecture, comme s’il s’y était tramé une divine tromperie, ou mieux le sentiment de votre insuffisance intellective, ou encore qu’une vie à la combler serait pure vanité.

Sans doute une orientation singulière de la formation intellectuelle prédispose à l’obscurité textuelle. A la réflexion (justement), cette pulsion partielle, dite de savoir, épistémophilique, se serait nouée à même le manque inaugural à satisfaire certain désir totalitaire du sein maternel, sa frustration – que le petit d’homme n’aurait de cesse de com-prendre, le sens se dérobant d’origine par sauts écliptiques, dans une logique d’inassouvissement da capo.

De l’Alexandra de Lycophron de Chalcis (dit l’Obscur, IVe s. av. J.-C.) à Pierre Guyotat (1940-2020) en passant par Luis de Gongora (1561-1627) ou Paul Celan (1920-1970) – toujours le sens obturé fascine, le plus souvent se voit repoussé dans les marges de la littérature (la cause de l’essai connaît une histoire comparable, que complique cependant l’autorité universitaire), tirages confidentiels ou stèles incalculables, autant que mutiques. Il est donc proprement surprenant que persiste le serein filet d’entreprises éditoriales au cours indéfini, comme cette remarquable obstination des Editions Tristram à maintenir au-dessus du turnover trimestriel des « nouveautés », dans leur excitation à rencontrer, dans leur majorité, le pilon final de leur vitrine, l’œuvre, patiemment recollectée d’Arno Schmidt (1914-1979).

Certains titres de Schmidt ont pu être portés par Christian Bourgois ou Maurice Nadeau, quoique l’ambition de Tristram vise ici à restituer l’œuvre intégrale, maintenant avec ce douzième opus, Paysage lacustre avec Pocahontas (1955), dans la traduction de Claude Riehl (1953-2006) publiée en 1994 (Editions Maurice Nadeau) et révisée notamment à partir d’annotations retrouvées. Ce canevas de restitution sera vraisemblablement reproduit pour l’œuvre ultime d’Arno Schmidt, Soir bordé d’or, de 1975 (Editions Maurice Nadeau), donnant l’ampleur comme l’exigence hors normes de cette écriture, comme de sa traduction.

Les éditions Tristram n’entretiennent qu’une visibilité pointilliste dans le monde, certes volatil, du référencement virtuel, y compris social, misant sur l’élégance du manteau éditorial, le soin de travaux de longue vue, conduits avec constance en pays d’Auch, et en jalouse indépendance depuis 1989.

Pocahontas ne saurait préfigurer le personnage de fiction que les studios Disney vont larguer, en 1995, avec la réécriture hollywoodienne de la sujétion amérindienne, mais simplement le sobriquet, désinvolture et attachement mêlés, dont le narrateur affuble Selma, sa conquête éphémère en villégiature. L’érotisme qui draine cette rencontre est pour le moins elliptique, bien qu’Arno Schmidt parvienne à en éclabousser la géographie, brute autant qu’intime. Une syntaxe heurtée en révèle, toujours après coup et dans le tremblé de sens contradictoires, la finalité suspensive. Toute l’œuvre d’Arno Schmidt tient dans cette maîtrise savante de la culbute du sens, la lecture ne permettant qu’à grands frais la décantation de ses directions extravagantes : « …ce court roman d’amour tient du songe humide, de l’idylle solaire et du laboratoire verbal », comme le célèbre Florence Noiville, tout de même comme « objet d’érotisme politique », à suivre Johan Faerber au fil de la même eau.

L’écriture d’Arno Schmidt vous fait entrer en gare et en ressortir dans le même souffle, dans un carambolage de mots, de sons scandés ou désaxés, où le silence même se matérialise sur la page, s’imprimant dans votre mémoire comme une bibliothèque brève, essentielle : « Rattatà Rattatà Rattatà » ainsi que l’ordonne l’incipit de cet inviolable Paysage lacustre.

 

Schmidt, Arno, Paysage lacustre avec Pocahontas [1955], traduction Claude Riehl, préface Céline Minard, Editions Tristram, 2026.

 

 

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