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Analecta

Les Enfances d'Alexandre, de Jacques Roubaud

28 Avril 2026 , Rédigé par Jacques Millet

Une précision d’entrée s’impose. Cet Alexandre est le dépositaire des transformations successives du vers octosyllabique, puis décasyllabique, avant qu’il ne gagne quelque assise au début du XVe siècle sous sa désignation de vers alexandrin. Jacques Roubaud aura toujours poursuivi cette singulière « biographie », elle-même enchâssée dans l’histoire échancrée de la versification, et la marche savante d’une métrique qui n’a cessé de compliquer ses équilibres.

Il fallait un esprit rompu aux charmes de la combinatoire mathématicienne pour déchausser une à une les règles cumulées de fabrication du vers, depuis sa scansion chez les premiers trouvères du XIIe siècle jusqu’aux perfections formelles des poètes symbolistes, dont la Jeune Parque (1917) de Paul Valéry a peut-être porté l’ultime vertige, sur cinq cent douze alexandrins.

Dans son seul versant formel, la métrique versificatrice recèle, aussi bien chez Guillaume IX d’Aquitaine (1071-1126) qu’à l’avant-garde des poètes de la Pléiade (première mi-temps du XVIe siècle – Pierre de Ronsard, Jean-Antoine de Baïf, Joachim du Bellay, Etienne Jodelle…), une architectonique insoupçonnée où sont pesées assonances, césures et rimes, au trébuchet ou en effraction. Roubaud traque le montage intime de cette production médiévale érudite en déployant une connaissance équanime des traités et controverses qui sous-tendent ce régime poétique, soumis d’abondance à l’horlogerie proprement obsessionnelle qui la contraint.

L’établissement du texte des Enfances d’Alexandre et l’apparat critique qui l’accompagne et que l’on doit à l’édition scrupuleuse de Valérie Beaudoin et Marie-Louise Chapelle, donnent la mesure de la science mobilisée dans cette véritable révélation de la poétique médiévale avec ce que la formation de mathématicien, et la passion littéraire qui vient l’étayer, permet à Jacques Roubaud d’investir. C’est bien le même homme qui soutient une thèse sur les « morphismes rationnels et algébriques » à l’Université de Rennes en 1968 [consultable sur l’archive ouverte HAL] et qui publie « Un problème combinatoire posé par la poésie lyrique des troubadours » [Math & Sc. hum., T. 27, 1969], alors qu’il est maître de conférences de mathématiques à la faculté des sciences de Dijon, dans la foulée du lancement de la revue d’avant-garde Change, qu’il a fondée avec Jean-Pierre Faye et Maurice Roche (en chien de faïence de Tel Quel).

La trame formelle des contraintes historiquement imposées au poème aura pu faire passer au second plan la recherche d’une résonance sémantique, dût-elle apparaître éclatée selon plusieurs nervures de sens indécidables, ou dont le caractère allusif semble ordonner l’égarement du lecteur. Ce serait la face nord du poème, dont l’accès n’a finalement de raison que subjective. Aussi Roubaud ne l’aborde pas ici – ni non plus dans la Vieillesse d’Alexandre [in Action poétique, 1978] qui lui fait suite, en enjambant l’Age classique – en tant que tel, maintenant une ligne de rigueur métronomique sur son objet, au rebours de toute « chimère philologique ».

C’est d’ailleurs selon cette exigence de méthode qu’un roman d’Alexandre aurait pu trouver son inscription dans le récit infini du Grand Incendie de Londres – séduction qu’aurait projeté Roubaud, selon les éditrices des Enfances sur la foi de manuscrits associés.

Reconnaissons que l’émulation agonistique des césures épique et lyrique, l’évolution des modèles métriques à dix, à douze positions, la féminité de rimes qui s’amuïssent à l’hémistiche et autres tortures intimes d’une versification en recherche d’elle-même mobilisent une passion souvent des plus volatiles et que la vertu de la signature des Enfances d’Alexandre, et celle qu’y enrobe la Librairie du XXIe siècle, avec un impeccable apport critique de ses éditrices, justifient amplement d’y attacher une lecture attentive. A suivre, assurément.

Jacques Roubaud, Les Enfances d’Alexandre

 

 

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