La Boucle, de Jacques Roubaud
A jamais inactuels, les orbes encyclopédiques que trame l’œuvre de Jacques Roubaud, excusé des séances savantes de l’Oulipo pour cause de décès (5 décembre 2024), selon la formule statutaire de ses membres en sursis, forment un corpus éclaté qui semble repousser toute forme d’anthologie un tant soit peu raisonnée. Il y faudrait quelques volumes de la Pléiade, dont le catalogue critique ne le préfigure pas encore (Georges Perec y fut introduit trente-cinq ans après sa mort, en 2017 ; Italo Calvino, près de quarante, en 2024). Alors que ne cessent de bruire des entreprises d’encerclement au long cours, comme typiquement Les Cahiers Roubaud, abrités par l’université de Poitiers, du moins jusqu’en 2018 – ou ce prochain colloque de Cerisy (15-21 juillet 2026) sur les Styles de Jacques Roubaud. Autre épingle significative, l’inscription au programme de l’agrégation de Lettres modernes, session 2026, aux côtés d’auteurs des XIIe au XIXe siècle (de Chrétien de Troyes à Claire de Duras), du recueil Quelque chose noir [1986], unique incise contemporaine, en manière de thrène inversant la mémoire de l’être aimé.
Des modalités de l’inactualité littéraire, les tentatives d’une restitution millimétrée de souvenirs d’enfance sont peut-être les plus périlleuses. C’est pourtant à cette quête que s’arcboute l’œuvre de Jacques Roubaud, y mobilisant un esprit de méthode et d’acharnement, de passion et de détachement mêlés, et un lexique étendu, dans une syntaxe posée, qui ménage cependant des scansions émotives au moyen de ruptures logiques, d’ellipses narratives, voire de dérapages contrôlés du sens.
A cet impossible projet de saisie du souvenir d’enfance, qui en serait proprement la réinvention littéraire, Roubaud oppose un dispositif de « branches » superposées, que projette sur plus de deux mille pages ce Grand incendie de Londres, véritable « traité de mémoire » et dont La Boucle constitue le second temps. Un temps essentiel et perdu, ses quelque six cents pages n’étant plus disponibles qu’en format numérique – ou dans la lumière d’une boîte à livres de campagne où je l’ai moi-même surprise, intacte comme une lettre à jamais cachetée.
La forme canonique du récit ne pouvant qu’y épuiser répétitivement ses manques, un régime d’insertions vient l’augmenter d’incises plus ou moins extensives, souvent dilutives, et de bifurcations, comme autant d’alternatives dans l’indécision de son cours. Cette architecture du texte en trois temps lui donne un faux air de piétinement, comme un jeu de focales en empilement d’images – et de claudication, cette fois à la manière d’évasions successives, tramées dans le kaléidoscope d’une même quête, dont finalement le fil décentre la boucle.
La pratique scripturaire que poursuit Jacques Roubaud est littéralement hantée du désir « mélangé d’angoisse, d’écrire des mots, des signes, immédiatement effaçables » (p. 13) « …pour peupler le vaste théâtre de la mémoire qu’est la vie » (p. 345). Aussi la mémoire reprisée de l’enfance répète-t-elle un manque inaugural – les mots venant détourer la trame d’une histoire insaisissable… « dont le résultat, chez l’adulte mélancolique, est souvent de laisser au centre du monde un soleil absent, qui est la mort » (p. 74). La Boucle accumule pourrait-on dire à son corps défendant (Roubaud assimile sa vocation poétique à une folie douce, née d’un dérangement cérébral, « d’une anémie du ‘principe de réalité’ suscitée par une carence de l’organisme manquant de quelques nourritures minérales essentielles… », p. 163) quantité de souvenirs, étayés de précisions circulaires, de focales abusives qu’un biographe scrupuleux ne saurait défolier (sauf à les répéter, dans l’aplat d’un texte apocryphe). Autobiographie déjouée par augmentation, ce genre qu’il invalide comme « un des derniers refuges du déterminisme mécaniste » (id.), et qui enclot le manège de sa mémoire enfantine, qui en scelle l’enfermement en un film d’images inverses, chacune pouvant ménager un espace interstitiel littéralement infini, dont Roubaud convoque la vélocité vertigineuse, elle-même placée sous la caution extrapolée de la rhétorique d’Hermogène de Tarse (161-225).
Une autre Idée d’Hermogène, tout aussi salutaire à la mathématique poétique du texte de Roubaud, est la complication, comme soutènement à la véracité de la mémoire – et l’allergie qu’elle oppose à toute fiction. Ce serait assurément un fil à débusquer dans l’œuvre roubaldien, sur le fond d’un pacte de lecture extemporanée. Le lecteur de Roubaud se trouve en effet le jouet de réalités reconstruites d’après le souvenir, voire rêvées, brodées autour de photographies, de correspondances anciennes, en un palimpseste de résonances, toujours écrites au présent, et justement impossibles à fixer autrement que par son montage proprement fictionnel.
« Mais il est clair aussi que ces effervescences et fantaisies d’un esprit (le mien) perpétuellement en train de faire proliférer des plans d’œuvres toujours futures, légèrement démentiels, et perpétuellement démentis par le futur devenu passé, font partie du présent de la prose autant que le reste. Du moins puis-je en décider ainsi. » (p.277).
Nœud et paradoxe de l’écriture fleuve de Jacques Roubaud – son intime attachement.
Le 'grand incendie de londres' , Jacques... | Editions Seuil
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