Jérôme, tout au bord, de Clotilde Escalle
Comme s’y tient son personnage, l’écriture du dernier roman de Clotilde Escalle évolue sur une ligne de crête entre l’exigence de soutenir la nécessité tragique de la vie, dans ses ratés les mieux accomplis, et l’allégresse d’y échapper toujours et encore.
Ce miracle s’accomplit par le jeu de phrases courtes, découpées dans la matière brute des émotions, sans jamais concéder quelque étalement à leur développement, qui demeure le privilège du seul lecteur. Les états d’âme de Jérôme sont ainsi suscités par une prose retenue, qui multiplie les angles d’approche avec une précision d’entomologiste, sans reste ni commentaire. On ne sait par quel sortilège une telle « objectivité » dépose l’humanité du personnage, réfractée encore par une ronde de figures secondaires, qui lui restituent une présence littéralement extravagante.
Les misères du corps s’impriment avec la force de métonymies définitives – la tache sombre sur le mur qui découpe le dos de la mère comme un voile sur son lit de mort, ou celle de fables hors sol – le maréchal ferrant excisant les tortillons de corne qui nous fait littéralement mimer la claudication de Jérôme, dans la narration blanche d’un rêve cruel. Comme les alouettes pendues du livre, les feintes calculées de l’écriture de Clotilde Escalle trament une allégorie de la mort, que Jérôme frôle en nous prenant à témoin, multipliant les passes conjuratoires, jusqu’aux trous qu’il porte contre la terre et qu’il remplit de peinture, autant de gestes désespérés qui forcent néanmoins l’hilarité, avec notre imparable complicité.
Les décors que convoque Clotilde Escalle dans ses derniers romans sont fortement imprégnés de la désespérance de campagnes perdues, où des pratiques incantatoires d’un autre âge sont ressuscitées, druides et prophètes improvisés, empires de croyances stellaires et constellations d’objets, dévitalisés et raflés par les recycleries. Tout un folklore de cercles citoyens endimanchés dans des bals country, de dérives d’âmes esseulées et de débris de la vie contemporaine forment une toile de fond où les figures singulières de Jérôme, mais aussi de Constant, un être dérangé qui protège autant qu’il inquiète, Lorella, une amante qui mime Phèdre à se perdre, Raymonde noyée dans quelque bénitier… déboitent une crécelle de farces et attrapes qui se resserrent pourtant sur le fil d’une pensée fatale, ordonnant le manège romanesque de Jérôme en un tumulte métaphysique qui sublime toutes les avanies du monde, et qui en force l’excessive beauté.
Un roman comme une gifle heureuse.
Jérôme, tout au bord – Clotilde Escalle – EDITIONS FABLES FERTILES
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