L'Inexpressif musical, de Santiago Espinosa
C’est à l’école doctorale Concepts et langages de l’université Paris-Sorbonne (Paris IV avant 2018) que Santiago Espinosa soutînt sa thèse sur L’Objet musical – Eléments pour une philosophie de l’écoute, en novembre 2010. Clément Rosset, membre de son jury, a pointé le « petit tumulte » qu’a provoqué cette soutenance, tant demeure inaudible, encore aujourd’hui, l’évidence qu’elle énonce, savoir l’incapacité foncière de la musique à exprimer quoi que ce soit. Ou mieux, son absence native de signification.
Sans détailler les dramatis personae de cette séquence universitaire obligée, la seule présence de Clément Rosset suffit à éclairer la réalité de cette résistance académique à l’inexpressivité musicale. De longue date en effet, Clément Rosset a donné sa portée d’indice réalitaire à la musique, avant de lui construire un compendium dans L’Objet singulier (Minuit, 1979) quatrième développement des Aspects du singulier, déjà sous la dénomination d’Objet musical, tourné selon les angles successifs du Réel, du langage et de la jubilation.
Le présent ouvrage d’Espinosa développe ces moments d’évaluation de l’objet musical, comme pour lui imprimer une position inouïe, et à la fois renouvelée, dans l’entendement philosophique contemporain et même dans ses retranchements proprement musicologiques : c’est Igor Stravinsky qui le premier, parmi les compositeurs du XXe siècle, osa affirmer abruptement le caractère essentiellement inexpressif de la musique (ce qui venant d’un compositeur ayant produit quantité de partitions à fortes résonances thématiques, de Petrouchka jusqu’à l’Histoire du soldat, ne manque pas de sel), nonobstant sa portée tant sensible, voire affective, qu’intellectuelle, son langage.
L’implication immédiate qu’induit cette scandaleuse absence de sens à la musique, sa signification blanche comme y souligne Rosset, et Espinosa à sa suite, est de l’arrimer résolument au réel, c’est-à-dire à cette limite spéculative du rien, de laquelle se décline le fondement tragique de l’existence. En forçant ainsi l’attention inconditionnelle au réel, lui réservant un accueil au rebours de toute interprétation redondante, sa névrose en quelque sorte, l’écoute musicale s’ouvre au régime d’une joie sans mélange, comme l’exercice d’un « art tragique par excellence », où se voit suscité « le plaisir des sens au moyen des sons » (p. 116).
L’essai de Santiago Espinosa offre l’occasion d’une relecture proprement jubilatoire de l’objet musical, dans le sillage fidèlement augmenté de la philosophie de Clément Rosset, rabrouant au passage des siècles de métaphysique et rappelant combien opportune la coïncidence du désir et du réel bascule uniment dans la joie, dont l’écoute musicale constitue l’aiguillon privilégié.
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Le rêve nous pense-t-il ?, de Maurice Dayan
De cette fiction théorique géniale établie par Freud au cœur de sa science des rêves – Die Traumdeutung, 1900 – qui pose l’origine de la pensée au montage intime du désir, de sa satisfaction hallucinée au sein de la symbiose maternante, avec la scansion obligée de frustration qu’y ordonne ce qu’il convient de reconnaître comme réalité objective de ce monde, il ne restait qu’à tirer les conséquences ultimes, théoriques autant que cliniques, pour redonner quelque ampleur à l’épistémologie psychanalytique.
Ce nœud conceptuel, au fondement du dispositif métapsychologique, s’il est reconnu comme un véritable lieu commun de l’exégèse freudienne, ne connaît que de rares franchissements heuristiques. Il y a plus de vingt ans, Maurice Dayan (1935-2020) en proposait une relecture critique, élargissant le spectre génétique de l’activité de pensée par-delà ce détour obligé qu’elle imprime à l’accomplissement du désir, dans l’extension et l’intensification des sources de sa satisfaction : « Ainsi l’intérêt du vivant raisonnable se porte, dès les débuts de son existence, au-delà du perçu immédiat et des impressions qui en proviennent. C’est en fonction de cet intérêt – comportant diverses harmoniques, dont les composantes ludiques, sexuelles et agressives déterminent une part essentielle du rapport à autrui – que se dessine pour chacun le domaine empirique du pensable. » (p. 285).
Dans cet écart de perspective, le désir est littéralement embarqué tant dans les mouvements du corps que dans l’activité de pensée elle-même, il ne leur préexiste d’aucune part. Le désir entraîne la pensée, de l’intérieur, vers son objet, en fomente la découverte ou en approfondit la connaissance. Or le rêve est ici appréhendé comme une modalité irréductible, singulière de la pensée, détachée des mécanismes qui l’ordonne dans l’état de veille, affranchie des identités mêmes du sujet – comme s’il était rêvé plutôt que rêveur. Ainsi assujettie à un théâtre d’ombres commandé par un maillage d’excitations endogènes comme de pulsions conflictuelles, la position du rêveur se voit réévaluée sous une trame désirante d’une pensée agie, loin du brouillage de ses représentations vigiles, rassurantes dans la lecture des réalités objectives.
L’œuvre de Maurice Dayan s’est employée à donner à la réalité psychique une portée épistémologique à l’épreuve rigoureuse des textes freudiens, dans l’exigence de sa lettre comme dans ses implications cliniques, ouvrant le travail d’interprétation à un spectre élargi de disputes, notamment éthiques. Le statut du réel en psychanalyse s’y trouve en particulier renouvelé au trébuchet de l’événementialité psychique, du fantasme et donc de sa réplique la mieux élaborée – dans le rêve.
Le rêve nous pense-t-il ? | Editions d'Ithaque
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Priape - le phallocrate impotent, de Maurice Olender
Récemment disparu, Maurice Olender (1946-2022) était historien et helléniste, quoique sa visibilité fut davantage éditoriale, ayant créé et animé sur des décennies les collections « Textes du XXe siècle » (Hachette), « La Librairie du XXe siècle », puis « du XXIe siècle » (Seuil), porteuses de signatures prestigieuses de la philosophie, et plus largement des sciences de l’homme et de la société, jusqu’à la littérature – avec une exigence équanime de clarté et de profondeur intellectuelles. Son seul Fantôme dans la bibliothèque (2017) y fut publié et c’est en opus posthume qu’y paraît également ce Priape, une synthèse des recherches, elles aussi sur des décennies, stratifiées et décantées pour une focale, une véritable mise au point sur la figure trouble de ce dieu mineur de la mythologie gréco-égyptienne, avec les résonances qu’elle révèle, ou occulte, dans les champs philosophique, psychanalytique et théologique.
Les sources qu’y consigne Maurice Olender irriguent le scandale du phallus de Priape, qui oblige à une relecture tant du Timée de Platon que du Protreptique de Clément d’Alexandrie, comme à une réévaluation des mythes parallèles d’Osiris ou de Shiva, de leur accaparement doctrinaire ou théorique. L’invention ithyphallique permet à certains affects d’être finement interrogés, ainsi de la pudeur chez Aristote, trahison passionnelle du corps désirant, comme cette rougeur qui monte au visage de l’adolescent aux prises avec d’inavouables pensées. De toutes les maladies qui assaillent le corps fantasmé du Timée, celles que concentre le sexe en partage d’excitation dramatisent assez l’irréductibilité du désir ( libido ) à la raison ( logos ) : « Le sexe viril souffre d’une morsure d’insecte : comme un vivant privé de raison, un animal enragé par une piqûre de taon [… terrassé] par un délire » (p. 111) – et dont on ne s’affranchit que par une domination sans frein d’autrui. Pour Augustin encore, huit siècles plus tard, le même désarroi aggrave cette autocratie des parties sexuelles du corps, privées « de la vigilance de la pensée ( vigilia cogitationis ) » et du libre arbitre, dès lors indexées sous l’emprise de la honte. L’on sait qu’un tel contrepoint moral a été retourné par Freud, notamment par le vecteur civilisateur de la sublimation, la pulsion sexuelle se réorientant sur des visées de culture ou plus fondamentalement sur un régime d’investigations intellectuelles. Lacan donnera encore son extension d’opérateur logique au phallus, conçu comme signifiant maître dans l’ordre du sens, lui imprimant une portée symbolique qui boucle avec celle de sa figuration d’origine, dans la démesure fallacieuse de l’organe du petit dieu tyrannique, auquel Maurice Olender aura restitué une ampleur injustement repliée sur des siècles d’évitement savant.
La présente diagonale ne souligne évidemment qu’une facette de l’érudition, à la fois souple et exhaustivement documentée, que restitue cette œuvre testamentaire avec une force d’entraînement proprement jubilatoire. Sa publication augure un horizon éditorial d’inédits et d’études que les travaux et la correspondance de Maurice Olender (que l’IMEC archive depuis 2005) appellent d’une calme urgence.
Priape , Maurice Olender, Sciences humai... | Editions Seuil
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Jérôme, tout au bord, de Clotilde Escalle
Comme s’y tient son personnage, l’écriture du dernier roman de Clotilde Escalle évolue sur une ligne de crête entre l’exigence de soutenir la nécessité tragique de la vie, dans ses ratés les mieux accomplis, et l’allégresse d’y échapper toujours et encore.
Ce miracle s’accomplit par le jeu de phrases courtes, découpées dans la matière brute des émotions, sans jamais concéder quelque étalement à leur développement, qui demeure le privilège du seul lecteur. Les états d’âme de Jérôme sont ainsi suscités par une prose retenue, qui multiplie les angles d’approche avec une précision d’entomologiste, sans reste ni commentaire. On ne sait par quel sortilège une telle « objectivité » dépose l’humanité du personnage, réfractée encore par une ronde de figures secondaires, qui lui restituent une présence littéralement extravagante.
Les misères du corps s’impriment avec la force de métonymies définitives – la tache sombre sur le mur qui découpe le dos de la mère comme un voile sur son lit de mort, ou celle de fables hors sol – le maréchal ferrant excisant les tortillons de corne qui nous fait littéralement mimer la claudication de Jérôme, dans la narration blanche d’un rêve cruel. Comme les alouettes pendues du livre, les feintes calculées de l’écriture de Clotilde Escalle trament une allégorie de la mort, que Jérôme frôle en nous prenant à témoin, multipliant les passes conjuratoires, jusqu’aux trous qu’il porte contre la terre et qu’il remplit de peinture, autant de gestes désespérés qui forcent néanmoins l’hilarité, avec notre imparable complicité.
Les décors que convoque Clotilde Escalle dans ses derniers romans sont fortement imprégnés de la désespérance de campagnes perdues, où des pratiques incantatoires d’un autre âge sont ressuscitées, druides et prophètes improvisés, empires de croyances stellaires et constellations d’objets, dévitalisés et raflés par les recycleries. Tout un folklore de cercles citoyens endimanchés dans des bals country, de dérives d’âmes esseulées et de débris de la vie contemporaine forment une toile de fond où les figures singulières de Jérôme, mais aussi de Constant, un être dérangé qui protège autant qu’il inquiète, Lorella, une amante qui mime Phèdre à se perdre, Raymonde noyée dans quelque bénitier… déboitent une crécelle de farces et attrapes qui se resserrent pourtant sur le fil d’une pensée fatale, ordonnant le manège romanesque de Jérôme en un tumulte métaphysique qui sublime toutes les avanies du monde, et qui en force l’excessive beauté.
Un roman comme une gifle heureuse.
Jérôme, tout au bord – Clotilde Escalle – EDITIONS FABLES FERTILES
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La bibliothèque, la nuit, d'Alberto Manguel
Il s’agit d’une pérégrination historique, à la manière des chroniqueurs de siècles oubliés, scrupuleusement documentée, comme s’il importait d’établir la généalogie d’une passion diffuse. Le centre de gravité d’un tel voyage est la bibliothèque de l’auteur, plus physique que mentale, cependant projetée, dessinée, épinglée sur des géographies minuscules, comme en des distances perdues, depuis Babel, jusqu’aux arcanes des ressources numériques les plus volatiles.
Car les livres y sont d’abord l’objet de quêtes intimes, sensuelles, tout autant que cartographiées sur des lieux de mémoire, dont les cercles concentriques empruntent les chemins effacés de l’Antiquité, du Moyen Age, des Lumières – avec leurs arcanes soustraites aux infamies religieuses, aux saccages de l’ignorance, aux enregistrements stériles. Ils atteignent la chambre jalouse d’une bibliothèque personnelle, dont l’organisation résume le désordre des mondes traversés par l’auteur.
Ce livre laisse échapper tous les livres déposés par des générations d’érudits, d’Alexandrie et de Buenos Aires, Aristarque de Samothrace et Borges, comme le sable de clepsydres qu’elles retournent comme autant de moulins à prières, qui poursuivent patiemment, vainement la connaissance. L’ouvrage d’Alberto Manguel en serait le jeu de montage, avec toutes ses impasses, d’abord la sélection, puis le classement, l’impossible rangement enfin, sans affleurer finalement au contenu de cette accumulation d’écrits, ce que l’auteur circonscrit dans sa nuit, sa sapience vertigineuse et le titre même qu’il lui donne, le plaisir d’une lecture, assumée dans l’heureux vertige de sa vanité.
Il y a urgence à poursuivre le rêve d’un tel livre, sur le parapet des abîmes qui risquent d’effacer jusqu’à la mémoire de tous les livres.